Villa Medici

Historique

  • Colonnes de la Loggia

    Colonnes de la Loggia

  • Bas-relief de la façade

    Bas-relief de la façade

  • Escalier élicoïdal

    Escalier élicoïdal

De la vigna à la villa

À la Renaissance, le Pincio n'a rien perdu de l'attrait qui était le sien au cours de l'Antiquité. Lieu aéré et couvert de jardins, la « huitième colline » offre en effet une vue imprenable sur la ville. Surtout, y affleurent encore, au début du XVIe siècle, certains monuments antiques (la tombe de Néron, les temples de la Fortune et de l'Espérance et le nymphée de Jupiter) qui attirent les collectionneurs éclairés, désireux de revivre la vie contemplative antique, l'otium décrit par Horace et Pline. Ainsi de Marcello Crescenzi, propriétaire de ce qui semble être le point de départ architectural de l'actuelle villa. Crescenzi acquiert le terrain vraisemblablement vers 1543 et y fait construire par l'architecte florentin Nanni di Baccio Bigio un casino avec une petite tour, qui correspondrait aujourd'hui à une partie de l'aile nord de la Villa.

La villa du cardinal Ricci et ses architectes : Nanni di Baccio Bigio et Giacomo della  Porta

Le cardinal Giovanni Ricci da Montepulciano achète la vigna Crescenzi le 30 mai 1564. À cette époque, il est l'un des plus grands bâtisseurs de Rome. Il vient, en effet, de faire construire la préfecture de la Maison pontificale (1550), une villa à Frascati (1551), ainsi que d'agrandir et d'achever la construction d'un palais via Giulia, l'actuel palais Ricci-Sachetti (1552-1557), qu'il fait décorer de fresques par le Florentin Francesco Salviati. Pour tous ces projets architecturaux, Ricci fait appel à l'architecte, lui aussi Florentin, Nanni di Baccio Bigio, rival de Michel-Ange et grand bâtisseur de villas. Nanni s'est en grande partie formé sur le chantier de Saint-Pierre, sous les ordres d'Antonio da Sangallo, duquel il reprend un vocabulaire architectural fait de murs en maçonnerie avec des angles renforcés, de lourdes corniches, de loggias à colonnes et d'ordres dorique et toscan. Dès 1564, Nanni commence les travaux de la villa Ricci. Il reprend une partie de la structure du casino Crescenzi comme certains murs de refend et le mur nord, il refond complètement les niveaux intérieurs et construit un escalier à vis. Côté ville, le niveau du sol est abaissé, créant une place qui relie la villa à la Trinité-des-Monts. En 1567, un agrandissement vers le sud met au jour nombre de vestiges antiques : la rampe d'accès menant à l'Acqua vergine, une citerne voûtée aménagée pour l'usage domestique et les vestiges des temples de la Fortune et de l'Espérance bientôt remblayés sous la terrasse artificielle du bosco. L'accès à la villa se fait alors par les jardins, grâce à une rampe et deux escaliers, faisant ainsi de la façade avec loggia l'entrée principale, comme à la villa Farnésine. Dès le départ, la villa semble conçue avec, côté ville, une façade austère de palais fortifié, qui n'est pas sans rappeller les villas florentines des Médicis de Castello et de la Petraia, et, côté jardin, une façade ouverte, grâce à la loggia. À la mort de Nanni en 1568, il semble que ce soit l'architecte Giacomo della Porta qui ait poursuivi les travaux en exécutant cette dernière - ce qui expliquerait le choix d'un ordre ionique réinterprété avec un petit mascherone, très inspiré de ceux de Michel-Ange.

Le cardinal Ferdinand de Médicis et l'art de la villégiature entre Florence et Rome

En 1563, Ferdinand de Médicis, fils de Côme Ier de Médicis et d'Éléonore de Tolède, est nommé cardinal par le pape Pie IV Médicis et devient titulaire, deux ans plus tard, de l'église de Santa Maria in Domnica à Rome, ancien diaconat de son cousin Giovanni, le pape Léon X. Ferdinand s'installe alors dans le palais Firenze, au Champ de Mars, mais rencontre les mêmes problèmes de place que son cousin en son temps. Léon X avait en effet projeté de réaliser, en regroupant plusieurs propriétés de la famille, un palais monumental donnant sur la place Navone. Ce projet ayant avorté, le pape commença alors la construction de la villa Madame, interrompue en 1520 par le décès de son architecte, Raphaël, puis par sa propre mort l'année suivante. De même, c'est très certainement à la suite de plusieurs échecs d'acquisition dans la ville de Rome, que Ferdinand achète la Villa au héritiers du cardinal Ricci le 9 janvier 1576. Ce choix n'est pas un hasard. Ricci, natif de Montepulciano et donc Toscan, s'était allié à Côme Ier de Médicis durant la guerre de Sienne. Il est également à l'origine de la nomination au cardinalat de Ferdinand. Il devient ainsi son ami et protecteur à Rome, en même temps qu'il l'initie à l'art et à la recherche d'antiques. Devenu grand amateur d'art, Ferdinand fréquente très vite de nombreux artistes et collectionneurs comme le sculpteur Benvenuto Cellini, le lettré et antiquaire Gherardo Spini et Bartolomeo Ammannati, qu'il désigne comme son architecte personnel. À partir d'octobre 1577, il négocie lui-même l'acquisition de la collection d'antiques Della Valle-Capranica pour l'installer dans sa villa romaine du Pincio, il fait ainsi prévoir sur la façade les espaces nécessaires aux bas-reliefs et construire, côté sud, la galerie en retour pour y exposer les statues. Les bas-reliefs ne seront intégrés dans la façade qu'en 1584, à la suite de négociations difficiles avec la famille Capranica.

La tradition florentine de la villa

L'art florentin de la villégiature est bien sûr très présent dans l'enfance du jeune Ferdinand de Médicis, qui voit son père restaurer la villa de Castello. Ce rapport des Médicis avec les villas suburbaines est fondamentalement lié à l'histoire même de la famille, qui s'enrichit en partie grâce à ses terres dépendantes des villas du Trebbio et de Caffagiolo, situées près de Florence dans le Mugello. De par leur position géographique isolée, ces premières villas ont un fort aspect défensif. Elles sont souvent conçues avec un corps de bâtiment principal massif et fortifié, avec des ouvertures peu nombreuses et étroites. Elles comprennent en général une tour permettant de pouvoir observer au loin les terres, mais également les éventuelles attaques. La villa de Careggi à Florence devait également hanter l'esprit de Ferdinand. Elle était en effet le siège des réunions de l'Académie néoplatonicienne fondée par Côme l'Ancien et Marsile Ficin, puis perpétuée par Laurent le Magnifique. Quant à la villa de la Petraia à Florence, que lui offre son père Côme Ier en 1566, Ferdinand l'a fait aménager par l'ingénieur David Fortini, gendre du célèbre sculpteur et ingénieur florentin Niccolò Tribolo avec qui il travaille à la réalisation des jardins de la villa voisine de Castello. En 1570, Ferdinand supervise lui-même les travaux des jardins et importe à Rome de nombreux produits issus des terres de la Petraia. Son amour des villas médicéennes florentines, Ferdinand l'exprimera également lorsqu'il commandera au peintre flamand Giusto Utens, afin de décorer son salon de la villa d'Artimino, les fameuses lunettes figurant toutes les propriétés des Médicis dans la région de Florence. Dans son vocabulaire architectural, la Villa Médicis du Pincio est donc bien plus proche des villas médicéennes florentines que des villas suburbaines romaines. On retrouve, par exemple, l'aspect fortifié et massif de la Petraia sur la façade côté ville de la villa du Pincio, et côté jardin une très grande sobriété dans l'ouvrage ornemental animé uniquement par les mouvements des bas-reliefs et des statues antiques. Ces caractéristiques florentines sont principalement dues au choix délibéré d'employer un savoir-faire régional, afin de marquer dans la ville de Rome la présence des Médicis.

Le projet du cardinal : l'architecture et le décor

Dès l'acquisition de la villa Ricci, Ferdinand appelle à Rome en avril 1576 l'architecte et sculpteur florentin Bartolomeo Ammannati, protégé de longue date des Médicis. L'intervention d'Ammannati sur la construction de Nanni et de della Porta consiste, tout d'abord, en l'aménagement d'une entrée principale au rez-de-chaussée visant à relier la villa à la ville et à l'ancrer dans le paysage urbain. Pour ce faire, l'architecte perce un portail central monumental d'ordre dorique, dans l'axe duquel il place, au niveau du Grand salon, une large baie avec une fontaine. Toujours au rez-de-chaussée, il crée un vestibule, construit l'escalier en T, rallonge celui à vis côté nord et construit son symétrique côté sud. Le projet final, représenté par le peintre Jacopo Zucchi dans le stanzino dell'Aurora, prévoyait également la mise en place devant la villa d'un système de terrassements menant à une véritable place avec fontaine monumentale qui ne verra jamais le jour. Côté jardin, Ammannati redessine complètement le corps central de l'édifice. Il rehausse la loggia et transforme l'entablement linéaire en ouvrant une baie centrale avec un arc en plein cintre, formant ainsi un motif de serlienne, qu'il accompagne de deux baies latérales. Au-dessus de la loggia, il construit un nouvel étage composé de trois grandes chambres, destiné à former les appartements du cardinal : la chambre des Eléments, celle des Muses - dite aussi du cardinal - et enfin la chambre des Amours. Au dernier niveau, il réalise une série de pièces donnant sur la ville par de petites ouvertures rectangulaires et ajoute les deux tours reliées par une coursière installée sur les toits, afin de permettre la circulation entre les deux ailes de la villa et d'embrasser complètement la vue sur la ville. Enfin, comme nous l'avons vu, il prévoit sur la façade côté jardin les emplacements pour les bas-reliefs antiques et construit sans doute la galerie en retour, prolongé par le portique séparant le remblai du bosco du reste du jardin, qui serviront à abriter la collection d'antiques et de tableaux du cardinal. Pour les décors intérieurs, le cardinal Ferdinand fait également appel à un artiste florentin, le peintre Jacopo Zucchi et son atelier. Les décorations des chambres du cardinal commencent vers 1584-1585, d'après un programme iconographique cosmologique complexe. Dans les appartements méridionaux, l'iconographie devient plus ouvertement politique et se réfère à la dynastie et au territoire des Médicis. Ils sont également composés de trois chambres : la chambre des Imprese où sont représentées les devises des personnages les plus importants de la famille Médicis, celle de Côme Ier comportant les territoires conquis par le duc, et la chambre du Dominio vecchio fiorentino où s'alternent des soldats en armes tenant les blasons des quatre quartiers de Florence et les territoires qui y sont liés.

Les jardins et le Studiolo

Lors de l'acquisition de la Villa par le cardinal Médicis, le plan d'ensemble des jardins est déjà conçu. Nanni di Bacio Bigio avait réalisé pour le cardinal Ricci un jardin bipartite avec, côté nord, seize quadretti et, côté sud, le terrassement du bosco. Pour compléter ce travail, Ferdinand fait venir de Florence, en 1580, David Fortini et lui demande en particulier d'élever dans le bosco le mont artificiel, reprenant la forme d'un tumulus étrusque. Cette référence au monde étrusque est tout à fait importante, car déjà lors des fêtes organisées pour l'élection du pape Léon X Médicis à Rome en 1513, plusieurs décors faisaient allusion aux origines étrusques de la famille et à l'entente entre le Latium et la Toscane : la rencontre de Janus et Saturne, Horace Coclès et le pont, Muscius Scevola devant le roi étrusque Porsenna. On retrouve également ces thèmes iconographiques à la villa Lante al Gianicolo chez le Siennois Baldassarre Turini dataire de Léon X. De plus, l'installation de ce tumulus sur un temple romain est une autre façon de signifier le pouvoir des Toscans sur Rome. Ferdinand apporte à ce jardin un grand nombre d'autres références à l'art florentin de la villégiature. On relève par exemple une nette référence à la Petraia dans l'organisation des quadretti, notamment dans la couverture des allées par des pergole aujourd'hui disparues. Ferdinand y plante des espèces rares et installe une ménagerie, comme le font son père et son frère au Palais Pitti. De même, le cardinal fait construire une petite retraite placée sur le mur d'Aurélien, lui permettant d'entrer et sortir de la villa par un escalier menant hors de la ville. Le décor peint par Zucchi et son atelier montre dans la pièce principale un décor de pergola sur lequel sont représentés de façon très détaillée, à la façon d'un herbier, des espèces végétales et animales. Ce décor n'est pas sans rappeler celui du scrittoio de Côme Ier dans le palais de la Seigneurie à Florence. Cette petite retraite de Ferdinand est composée d'une autre pièce, le stanzino dit de l'Aurore. Au centre de la voûte, est en effet peinte une allégorie de l'Aurore entourée des vents, disposés en fonction des allégories des quatre saisons, placées en dessous sur les parois de la voûte. Sous trois d'entre-elles, sont montrées dans des médaillons des vues de la villa à différentes étapes de sa construction, ainsi que le projet complet du cardinal. Le tout est encadré par un décor de grotesques où se mêlent architectures imaginaires, monstres et emblèmes du cardinal Médicis. La Villa Médicis est le signe le plus éclatant de l'implantation de la famille Médicis dans la ville de Rome. Son architecture, ses décors et ses jardins en font, comme le souhaitait le cardinal Ferdinand, un exemple exceptionnel de la mise en œuvre du savoir-faire florentin à Rome au XVIe siècle. La construction de la villa est donc éminemment liée aux ambitions politiques du cardinal, qui cherche comme ses cousins à se faire élire pape et à restaurer l'âge d'or des Médicis à Rome. La grande majorité des informations contenues dans ce texte se trouve dans André Chastel (éd.), La Villa Médicis, Rome, Académie de France à Rome/ Ecole française de Rome, 4 vol., 1989-2009. On consultera aussi Michel Hochmann (éd.), Villa Medici. Il sogno di un cardinale. Collezioni e artisti di Ferdinando de'Medici, cat. expo. (Rome, Villa Médicis, 18 novembre 1999 - 5 mars 2000), Rome, De Luca, 1999, et, tout récemment, H. Broise et V. Jolivet (éd.), Pincio 1. Réinvestir un site antique, Rome, École française de Rome / Soprintendenza speciale per le antichità di Roma, 2009. Sur la Villa en général, voir James S. Ackerman, The Villa ; Form and Ideology of Country Houses, Washington, Thames and Hudson, 1990 et David R. Coffin, The Villa in the Life of Renaissance Rome, Princeton, Princeton University Press, 1979.

Texte de Cécile Beuzelin tiré du guide "Villa Médicis", page 49, paru à l'occasion de l'exposition "Villa Medici - Villa Aperta".
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